Walter Swennen

Hans Theys

Ce ne sont pas les écouteurs qui font la musique
Quelques mots sur une exposition de Walter Swennen


Avant de parler de son art, j’aimerais dire un mot sur l’homme. Armé et alourdi d’une timidité si accablante qu’elle en ressemble à de l’orgueil, Walter Swennen rêve d’être compris. C’est une des choses qui nous relient. C’est un besoin enfantin, je l’avoue, mais c’est un bon moteur. Pour cette raison, Swennen termine une phrase sur cinq en demandant : « Tu comprends ? » Cela me frappera davantage que d’autres, parce que nous avons déjà passé des milliers d’heures à causer, et d’abord de son travail. À vrai dire je comprends déjà pas mal de choses de ce qu’il continue d’essayer de m’expliquer, je vous l’assure, mais en même temps, je m’obstine à ne pas comprendre tout à fait. Préférant croire que je n’ai pas tout compris, je continue à poser les mêmes questions, encore et encore. C’est bien rigolo. Nous nous voyons comme ça depuis octobre 1988, cela fait donc dix-huit ans, et nous n’avons jamais épuisé les sujets de conversation. Vous comprenez ?

Disons qu’en peinture, nous pourrions faire la distinction entre deux façons d’approcher la chose : ou bien on agit en stratège, ou bien en tacticien. Le stratège part de l’idée ou de l’image préconçue ; il sait où il va et il n’arrive nulle part. Il ne fera jamais de tableau. Il restera un copiste d’images. Le tacticien, par contre, assume l’idée que le tableau devra lui échapper pour pouvoir exister. La naissance du tableau se fait au moment où il prend le dessus et mène l’artiste là où il ne veut pas aller. Surgissent des accidents, des effets de matière ou de couleur que nul ne pouvait prévoir, et l’artiste est obligé de réagir. La peinture est en train de sècher. Il faut prendre une décision. Espérons que l’on ne se trompe pas si on ne fait rien aujourd’hui. Qu’est ce qu’on pourrait faire ? Comment répondre adéquatement à la résistance de la texture nouvelle que l’on a face à soi ? Il faut décider tout de suite, même si c’est de ne rien faire.

Telles sont les questions en jeu ici. On ne parle pas d’images, ni d’idées « pures ». On parle d’un jeu d’équilibre au bord de la matière, à l’endroit où elle risque de tomber dans le piège de l’image morte, dans le morne monde des idées. On résiste. Le tableau résiste. On rêve de n’être jamais récupéré, de se sauver malgré tout, d’être compris à travers un langage informe, qui ne reposerait pas sur des conventions, comme toutes les langues, mais sur un décalage dans les conventions, un contrepoint, un contretemps.

Le papa de Walter Swennen construisait des comptoirs frigorifiques pour boucherie et des brûleurs pour four de boulanger. C’étaient des engins très lourds, presque impossibles à déplacer. Des monstres taciturnes et têtus. Pour les déplacer, les installer ou les réparer, il fallait être un sacré tacticien.

(« J’étais enfant quand mon papa m’a expliqué que le chaud et le froid sont une seule et même chose. On sent au dos du frigo la chaleur qu’on a retirée à l’intérieur. Le froid est de la chaleur ôtée. Au total, c’est toujours kif-kif. J’étais très fier de savoir ça. Je ne l’ai jamais oublié. »)

Pour des raisons qui ne méritent pas d’être nommées ici, Walter Swennen, à l’age de cinq ans, a été forcé de changer de langue. Néerlandophone à l’origine, il a été parachuté dans une école francophone, où pendant une longue période il est resté sans comprendre et sans être compris. J’avoue que j’adore ce genre d’histoires, parce que je crois qu’elles servent à cacher le fait que, sans elles, nos mères ne nous auraient de toute façon pas compris. Le living-room du petit Swennen était dominé par une image et un tableau. L’image représentait une sœur morte, le tableau était fait par un oncle à Hasselt, adoré par la maman de Swennen. Ah ! Il y a des mères qui s’attachent plus aux enfants qu’elles ont perdus qu’à ceux qui sont encore en vie ! C’est qu’en donnant naissance, elles donnent aussi la mort. Elles le savent, elles en souffrent et elles préfèrent les enfants qui ne tardent pas à accomplir leur destin. (Dans un texte antérieur, publié en 1994, j’ai rapproché le travail de Walter Swennen de celui du romancier néerlandais Gerard Reve. Bien des années plus tard, j’ai lu dans une petite note de bas de page que la maman de Reve avait perdu quatre enfants avant la naissance du futur écrivain.)

Ainsi a démarré le long combat contre les images dominatrices, avec l’aide d’une cavalerie de tableaux. (Ce n’est pas la prétendue science de l’âme qui nous intéresse ici, mais notre miraculeuse façon de commercer avec le réel en jonglant avec des images, des tableaux, des mots, des théories, des attitudes et des actions.)

Si souvent je ne comprends pas Walter Swennen, ce n’est pas seulement à cause de l’idiosyncrasie et du raffinement de ses pensées, mais aussi parce qu’il a tendance à prononcer des mots ou des expressions comme des onomatopées évoquant des événements que nous ne connaissons pas encore. Cet après-midi, par exemple, en comparant les dents d’une chauve-souris à une scie à métal, il a dit sciamettal, avec un « i » trop court, ce qui pour moi rend ce mot incompréhensible. On dirait presque qu’il est prononcé par un enfant qui ne comprend pas le sens des mots qui constituent le nom de l’outil en question. Faut-il encore ajouter que l’image de la gueule de la bête, dans notre imagination, a pris des allures inqualifiables ?

Ah ! Les mots ! Lorsque Swennen m’a invité à confectionner un catalogue sur son travail, en 1994, il a donné comme raison qu’il aimait beaucoup mon humour brabançon. En parlant de l’ironie, qu’il n’aime donc pas, il m’a confié un jour que selon lui Duchamp avait des selles vertes. Pendant des années j’ai cru qu’il avait parlé d’aisselles vertes. Cela dit, quelle est la différence entre « des selles vertes » et « d’aisselles vertes » ? L’image reste claire, avouons-le. Que nous faudrait-il de plus pour croire à la force d’une couleur ? À lui seul, son nom suffit à convoyer le plus raffiné des concepts !

Un jour, Swennen m’a fait remarquer qu’en français, le mot « déferler » ne s’employait pas pour parler du développement d’un raisonnement ou d’une idée, mais qu’il se référait seulement à l’acte physique d’étendre, par exemple, une voile de bateau. Ceci dit, il y ajoutait directement qu’il aimait ma façon de mal utiliser le mot. (Il s’agissait bien sûr d’une traduction trop littérale que j’avais trouvée dans un dictionnaire.)

Swennen lit le Larousse tous les jours. Pour les images, bien sûr, mais aussi pour les mots. « Nouveaux trucs, nouvelles combines », disait Marcel Broodthaers. Étrangement, Walter Swennen m’a déjà raconté mille fois que le mot « insincère » n’est pas français, même après que je lui ai fait remarqué que le mot se trouve bel et bien dans le Robert. (Comme quoi personne n’est parfait.) Mais parfois il faut tricher. C’est clair que le monde serait plus harmonieux si le mot « insincère » n’était pas français. (Le chien de Swennen s’appelle La Rousse. À cause de la couleur de son pelage. À cause du dictionnaire aussi, bien sûr, et à cause d’un matou, aujourd’hui décédé, qui s’appelait Le Rouquin.)

En me montrant du doigt un tableau contenant la représentation d’une femme mal dessinée portant un vase, il me dit : « Il s’appelle la cruche. » Walter Swennen aime beaucoup faire rentrer les mots en collision. Dans son monde, ils s’emboutissent et s’emboîtent. Ils se tamponnent. Ils laissent des marques l’un sur l’autre. Ils font naître des nouveaux mots. (« Kotsbleu ! »)

Ce n’est pas un jeu. Ça fait des nœuds pénibles. Mais ça dégage aussi. En bousculant les mots, Swennen rend le living-room plus pneumatique. La bile noire se dissout. Ce n’est pas facile, car les mots résistent. Il faut toujours les surprendre. Les ouvrir, les démasquer, les décortiquer. Il faudrait être compris sans eux. Mais cela n’est pas possible. Nous ne sommes pas des romantiques, nous vénérons la raison malgré tout. On pressent qu’elle pourrait être rigolote, la raison ; on pressent même que l’on pourrait se faire comprendre en jonglant avec les mots, en les nouant, en les ridiculisant. Et les images, qui sont les sœurs des mots, doivent être détournées elles aussi. Sinon elles nous mentent, elles nous oppressent – et elles nous emmerdent. Les images doivent rentrer en collision avec l’acte de peindre, avec la forme, la texture, les exigences d’un tableau. Il faut tricher avec les images et tricher avec les mots. Il faut tricher avec les tableaux. Pour pouvoir en faire. C’est ça. Si vous avez envie, bien sûr. Rien n’est obligé. On est libre, ici.