Aurelie Salavert

Un dessin surgit grâce à des milliards de bonnes ou de mauvaises raisons. Celles-ci, il les tient à distance, faisant son lit à l’endroit où les intentions, à force de tirer de tous côtés, se neutralisent. Il est alors une façon de déposer ses défenses, ses moyens de protection et de déjouer ce qui semblait acquis. Le plus proche possible du mutisme, il n’est à demeure que dans l’inconscient et résonne comme un trait d’esprit, créant d’abord, de par sa solitude quasiment incongrue, le même type de sourire que l’on peut adresser à la maladresse bizarre d’une espèce reconnue pour la première fois, ou à l’habileté encore plus surprenante d’une créature que l’on n’attendait pas à pareille fête. Le dessin naît toujours de l’endroit où il était préjugé impossible. Il affiche son étonnement d’accéder à la lumière vive. Il est à la fois un incapable et un prodige, à la façon de ces chorégraphies du burlesque où tout ce qui est promis à un effondrement retombe miraculeusement sur ses pieds. Ce qu’il cherche à faire partager n’est pas seulement le comique ou l’étrangeté de sa vie propre, mais celle de toute existence. Devant la vie, on est un poisson devant une pomme : les dessins d’Aurélie Salavert jettent quelques pommes supplémentaires à tous les poissons…Ils sont déroulés d’un même trait, d’une même voie lente en suspension, très proche de l’écoute la plus fine pour le moindre écueil dans le grain du papier. Ils reconnaissent comme membres de leur famille les papiers découpés de Hans Christian Andersen, les photos-montages de John Heartfield, les oeuvres d’Alfred Kubin, les lavis et encres de Victor Hugo, les cartons de Bill Traylor et les dessins de Louise Bourgeois. De l’un à l’autre, ils peuvent nouer des bouts de conversations, mais la traduction de celles-ci appartient à chaque spectateur. Ils peuvent aussi accompagner un objet : costumes patiemment cousus, volumes de verre, plâtre, terre ou bronze, mais ils ne les explicitent pas et n’entretiennent avec eux que des affinités sensibles. Enfin, la feuille est parfois utilisée comme une sorte d’outil de construction et participe à l’élaboration d’un ensemble.
Aurélie Salavert peint aussi des tableaux de petits formats qui souvent, montrés sur la même ligne que les dessins, nous invitent à une autre patience : ce sont des recouvrements lents et unitaires, des frises, des points de croix, des exercices de patience où le temps se trouve coagulé. C’est quasiment une application de prière sans adresse. Ils représentent la permanence faisant pendant à des dessins surgis et quasiment instantanés.
 
Frédéric Valabrègue